• E.B

Le gouvernement Castex et « l’islamo-gauchisme », ou la tentation de la malveillance.

Dernière mise à jour : févr. 24


Fin octobre 2020, le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, avait suscité un début de polémique en expliquant que l’islamo-gauchisme faisait des ravages à l’université. N’ayant pas peur du ridicule, ce concept creux a été repris par la ministre de l'Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, le 14 février dernier, au cours d’une allocution sur Cnews dans laquelle elle demandait l’ouverture d’une enquête au sein des universités. Probablement lassés par une posture politique aussi populiste que problématique, les universitaires ont commencé à réagir. La première salve, datant du 16 février, est partie de la Conférence des Présidents d’Université (CPU) déclarant que l’islamo-gauchisme est une pseudo-notion ne reposant sur aucune réalité scientifique [1]. Le lendemain, le 17 février donc, c’est au tour du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) d’enfoncer le clou. « Le CNRS condamne, en particulier, les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche, comme les études postcoloniales, les études intersectionnelles ou les travaux sur le terme de « race », ou tout autre champ de la connaissance [2]. »

En dépit de ce cinglant désaveux de la part des institutions scientifiques, et probablement symptômatique du mépris que ces deux ministres ont pour la recherche, le premier, Blanquer, a apporté son soutien à la seconde, balbutiant que si l’islamo-gauchisme n’avait pas de réalité scientifique il avait au moins une réalité politique. Peut-être faisait-il référence au populisme en politique ? De son coté, Vidal, sans craindre d’initier une ingérence inacceptable du politique dans la production des savoirs universitaires et sans craindre de remettre en cause les libertés accadémiques nécessaires au maintien d’une recherche de qualité, a précisé que l’enquête serait menée malgré tout. Dans ce contexte, 600 universitaires ont signé le 20 février une tribune demandant la démission de la Ministre dont ils considèrent la posture comme étant indigne en rappelant, à la fois le caractère inadmissible d’une potentielle répression intellectuelle, et l’emploi d’une terminologie ostracisante issue de l’extrême-droite [3].

Preuve que la polémique ne désenfle pas, le 21 février, le politoscope du CNRS a publié une étude sur l’émergence du terme « islamo-gauchiste » [4]. L’analyse de 290 millions de messages postés sur Twitter et associés à des activités politiques a révélé que, sans surprise, ce terme est principalement utilisé sur Internet comme un “instrument de lutte idéologique” par l’extrême-droite. Les comptes Twitter les plus actifs à ce sujet sont tous d’extrême-droite et les notions les plus associées à « l’islamo-gauchisme » sont celles de traître, d’ennemi de la République, d’immoralité, de honte, de corruption ainsi que de menace, d’insécurité, de danger, d’alliance avec l’ennemi et bien sûr de compromission avec l’islamisme radical. Plus de la moitié des comptes à l’origine de ces messages sont aujourd’hui suspendus, ce qui est la marque de comportements abusifs et malveillants. L’article se poursuit en attribuant la popularisation du terme au gouvernement qui, en reprenant à son compte un vocabulaire d’extrême-droite, lui a donné une visibilité exceptionnelle et une validité politico-médiatique qui va pousser à problématiser les enjeux politiques à partir des idées d’extrême-droite.

Il est peu probable que les membres du gouvernement ne sachent pas que non seulement ils récupèrent les thèmes du Rassemblement National, contribuant par là à sa banalisation, mais qu’en plus ils se servent de ce terme de la même façon que l’extrême-droite, c’est-à-dire avec une volonté manifeste de nuire de façon malveillante à l’opposition de gauche. Ces attaques permettent de jeter le discrédit et sur l’opposition et sur les savoirs universitaires dont les résultats des études sociologiques contredisent les postures dogmatiques et les actions politiques de ce gouvernement, comme des précédents. Il en va ainsi des études sur les guerres contre le terrorisme qui pointent dans leur majorité leur effet pompier-pyromane [5], pointant ainsi le rôle délétère de la présence militaire française au Sahel et Proche-Orient. Idem pour les études sur le terrorisme qui précisent que la France est touchée par le terrorisme non pas pour ce qu’elle est (ses valeurs), mais pour ce qu’elle fait (ses politiques intérieures et étrangères) [6], ce, contrairement à ce que répètent en boucle les politiciens. Et à ce sujet, les manquements de la République lorsqu’il s’agit de lutter contre la précarité, les racismes, ou les violences policières sont pointés du doigt par ses études.

Ainsi, plutôt que de prendre en compte les réalités sociologiques et mener une politique adéquate, plus juste et créatrice de vivre-ensemble, les politiques au pouvoir les déplorent, les conspuent et entendent limiter leur portée par une ingérence politique au sein des universités. Ils démontrent par là, l'incompatibilité tendancielle des politiques de droite avec une compréhension scientifique du monde social, et leur propension à agir de façon anti-démocratique face à la critique universitaire. Cette attitude est, en dernière instance, une malveillance à l'égard de la société toute entière.

[1] http://www.cpu.fr/actualite/islamo-gauchisme-stopper-la-confusion-et-les-polemiques-steriles/

[2] https://www.cnrs.fr/fr/l-islamogauchisme-nest-pas-une-realite-scientifique

[3] https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/02/20/islamo-gauchisme-nous-universitaires-et-chercheurs-demandons-avec-force-la-demission-de-frederique-vidal_6070663_3232.html

[4] https://politoscope.org/2021/02/islamogauchisme-le-piege-de-lalt-right-se-referme-sur-la-macronie/ [5] https://www.nouvelobs.com/idees/20201206.OBS37144/terrorisme-les-guerres-ne-resolvent-pas-le-probleme-elles-l-aggravent.html

[6] https://www.nouvelobs.com/idees/20201126.OBS36631/le-lien-entre-guerre-et-terrorisme-ce-qu-en-disent-les-etudes.html

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