• Djonne

Islam et extrême droite : analyse.


Il y a quelques jours, à l’occasion d’une énième saillie peu inspirée d’un ministre, ou sous-ministre je ne tiens plus les comptes, j’ai pu lire sur un réseau social un internaute excédé demander : « Islamiste, c’est le nouveau mot pour dire bougnoule ? ». Si on peut sourire en lisant cette réaction à chaud, elle est assez révélatrice de la diffusion des mots de l’extrême droite dans le discours courant, et surtout de la totale confusion qui règne au sujet de qui parle de quoi.


S’il y a bien une chose universelle c’est la bêtise. Et le racisme est une forme assez avancée de bêtise. Le France ne fait donc pas exception à la règle et son lourd passé colonial n’arrange pas les choses. On peut débattre de la

(Photo Jean-Pierre Muller. AFP) . qualification d’un racisme systémique, mais convenons du moins qu’il existe en France un racisme « culturel » assez tenace. Depuis que le testing est un mode de preuve recevable en justice et qu’il est mis en œuvre avec succès par les associations, on se rend bien compte qu’il est plus difficile de trouver un travail ou de louer un logement quand on se prénomme Mohammed ou Mamadou. C’est une triste réalité, et elle est aujourd’hui incontestable.

Loin de s’arranger, cette situation se dégrade. On peut toujours rechercher des explications, certains se diront que tout a basculé en 2001 après les attentats du 11 septembre et la concrétisation d’un affrontement civilisationnel décrit par Huntington. D’autres y verront un repli identitaire aggravé par une mondialisation débridée dans laquelle une partie de plus en plus importante de la population ne se reconnait pas, ou se sent délaissée. Mais cela remonte à la même époque, avec les émeutes de Seattle en 1999.


Bref, cela fait vingt ans qu’un sentiment diffus de menace identitaire et existentielle se superpose au racisme culturel hérité des générations précédentes. De nouveaux mots et concepts ont envahi le champ intellectuel de l’extrême droite qui a conceptualisé, entre autres, le grand remplacement. Les conflits au Proche et Moyen-Orient, l’incapacité du monde dit développé à apporter des réponses satisfaisantes à la misère de ses anciennes colonies et les changements climatiques ont provoqué des afflux de réfugiés, ce qui a permis à ces théoriciens de la haine d’affirmer que leurs prédictions se concrétisaient au détriment des populations « de souche ».


La peur étant un puissant moteur, et la lâcheté des politiques aidant, une part de plus en plus importante de la population s’est laissée convaincre que des hordes de fanatiques mauresques venaient leur interdire de manger du jambon, ou leur voler leur pain au chocolat. C’est donc devenu une nouvelle clientèle politique, à qui les partis républicains de gouvernement ont décidé qu’il fallait « parler ». De dévoiement en compromissions, nous en sommes arrivés à voir un Ministre de l’Intérieur de plein exercice, expliquer calmement à la présidente du Rassemblement National qu’elle serait un peu mollassonne sur « l’Islam ». Pas sur l’islamisme, qui est une doctrine politique, ni sur le terrorisme, que l’on se doit de combattre, mais bien sur l’Islam.

Cette sortie honteuse est l’aboutissement d’un glissement sémantique et d’un traitement à part de nos compatriotes de confession musulmane. Si la lutte contre le terrorisme est une évidence, on a bien vite fait d’assimiler à « l’islamisme » (terme pourtant bien défini devenu fourre-tout) la moindre demande de respect de l’identité d’une minorité qui, au passage, n’a jamais exprimé de velléité « séparatiste » comme on souhaiterait nous le faire croire aujourd’hui. Il n’y a pas plus de séparatisme chez les musulmans de France que parmi le reste de la population.


On s’émeut lorsqu’un barbu un peu énervé promeut une vision politique de l’Islam, mais cela n’inquiète personne de voir Civitas ou la Manif pour Tous défiler dans les rues pour s’opposer à une loi sur le fondement de leur foi catholique. On a aussi trop vite fait d’oublier l’ex présidente du Parti Chrétien Démocrate en train d’agiter sa Bible dans l’Hémicycle en opposition à la loi sur le PACS. Imaginons un instant le plateau de CNews ou la une de Valeurs Actuelles si un élu d’un hypothétique Parti des Musulmans Démocrates agitait son Coran en plein débat à l’Assemblée nationale… La différence de traitement est évidente parce que le discours de l’extrême-droite a pénétré l’inconscient collectif : ces gens-là « nous » menacent.


L’islamisme est donc la nouvelle accusation à la mode, prétexte à de nombreuses discriminations : une femme souhaite pouvoir porter son voile sans être embêtée ? Sûrement une dangereuse islamiste, d’ailleurs il faudrait interdire le port du voile dans la rue. Un universitaire conduit des recherches en sciences humaines sur les discriminations ? Ce doit être un islamo-gauchiste, et nous allons enquêter à ce sujet. On ne compte plus les affirmations simplement délirantes proférées au plus haut niveau de l’Etat : les hangars remplis de jeunes filles qui apprennent le Coran, les petits musulmans qui refusent d’entrer dans une classe dans laquelle il y a des meubles rouges, les musulmans qui se désinfecteraient après avoir côtoyé des infidèles, les petits musulmans qui ne mangeraient pas avec leurs camarades impurs à la cantine… Un chroniqueur télé qui voit dans la percée des partis écologistes un avatar de l’islamisme : « le vert, comme par hasard, la couleur de l’Islam ». Dernière sortie en date, celle d’un célèbre médecin marseillais actuellement poursuivi pour charlatanisme par le Conseil de l’Ordre : la résurgence du COVID c’est bien sûr à cause de la chicha (ou du narghileh, ça dépend d’où on vient).


Tout citoyen devrait être révolté lorsqu’il entend un élu ou un membre du gouvernement proférer de telles âneries, et ce quelle que soit sa confession ou ses origines. Et tous ceux qui osent se montrer critiques sont renvoyés à Charlie Hebdo, Samuel Paty et au Bataclan : si vous refusez d’entrer dans ce jeu, vous êtes avec « eux » et donc complice du terrorisme. C’est au passage bien vite oublier que les premières victimes du terrorisme islamique radical, ce sont les populations musulmanes du Proche et Moyen Orient, de la bande Saharo-Sahélienne ou d’Asie Centrale… Mais les faits ont peu d’importance.

Aux côtés des authentiques pourvoyeurs de haine, on voit apparaître une nouvelle mouvance, également obsédée de l’Islam. Son originalité est de se revendiquer « de gauche », et je suis convaincu que ces gens se croient sincèrement de gauche. Leur crédo c’est la laïcité, mais pas celle de la loi de 1905. C’est une laïcité dite « de combat », mais qui a tendance à combattre un peu toujours les mêmes : une élue syndicale voilée, c’est un drame. Une messe clandestine fondamentaliste en plein confinement, ce n’est pas un sujet. Ils ont donc choisi leurs combats. Le magazine Slate a récemment publié une série d’articles sur la mouvance du Printemps Républicain, cette enquête bien fouillée permet de comprendre qui sont ces gens : entre individus en recherche d’attention et n’existant que grâce à l’obsession de l’Islam et authentiques militants de gauche qui se sont mis à avoir peur du grand remplacement ils font finalement le jeu de l’extrême droite. Cette façade bien plus présentable qu’une bande de skinheads permet une diffusion rapide de ces idées, et on sait aujourd’hui que cette mouvance est proche du gouvernement.


Si aujourd’hui la lutte contre tous les extrémismes violents est importante, elle relève des services de police, de la justice ou des services de renseignement. La priorité devrait être, pour tous les élus, de faire en sorte que tout le monde se sente chez soi dans ce pays, et le constat que nous dressons nous dit qu’on en est loin.


Djonne.

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