• Abd Mezaga

Attaque au couteau à La Chapelle-sur-Erdre : terroriste, schizophrène ou les deux ?

Comme souvent en France ces dernières années, lorsqu’une attaque a lieu et que l’auteur peut être assimilé à sa confession - réelle ou supposée - à l’Islam, la rationalité s’efface au profit de l’hystérie. Être aveugle à la réalité des attentats au nom de l’Islam est au moins tout aussi dangereux pour la sûreté nationale que d’en voir absolument partout. Il est donc important d’analyser les faits les uns après les autres, en gardant la tête froide malgré la récurrence et l’horreur des drames. Si les politiques sont censés être payés pour tenir ce rôle de pondération, les effets que produisent les réseaux sociaux (plus particulièrement Twitter) ont considérablement influé sur leur fonctionnement de prise de position. Désormais ce sont les politiques et les éditorialistes d’extrême droite qui donnent le la et intiment le gouvernement à réagir, sous peine d’être qualifié de laxiste, voire de complaisant.

Désormais lorsqu’un évènement - produisant une vive émotion collective - se produit, il entraîne quasi systématiquement dans son sillage un projet de loi. La légifération ne répond pas à des problématiques communes aux Français mais à des faits divers isolés, dont les nouveaux dispositifs en résultant impactent la communauté nationale. Force est de constater que les Français acceptent bien volontiers de rogner leur liberté pour plus de sécurité. Cette hystérie sécuritaire aura au final bien plus de conséquences malheureuses dans la vie des français que l’insécurité elle-même, mais ceci est une tout autre histoire…

Préambule fait, revenons en au sujet initial qui concerne l’auteur de l’attaque de La Chapelle-sur-Erdre : Ndiaga Dieye.

Rappel des faits


Le vendredi 28 mai à La Chapelle-sur-Erdre (Loire-Atlantique), un individu pénètre dans le commissariat de la commune de moins de 20.000 habitants. Assez rapidement, il s’en prend à une policière municipale et lui assène plusieurs coups de couteau. Il lui subtilise son arme de fonction et quitte l’enceinte du poste de police pour rejoindre son véhicule. Il croise un autre agent et va tenter de le poignarder aussi. La lame de l’individu se brise sur le gilet par balle de l’agent de police. Dans sa fuite, il provoque un accident de la route et abandonne son véhicule. Il pénètre ensuite dans une résidence et séquestre une femme dans son appartement. Voyant les gendarmes disposés à l’extérieur, il se place sur le balcon et ouvre le feu. Aussi étonnant que ca puisse paraître, il parvient ensuite à quitter la résidence et à gagner un champ. Il ouvre à nouveau le feu et atteint 2 gendarmes. Ces derniers répliquent et l’atteignent mortellement à l’abdomen.



Qui est Ndiaga Dieye ?


Assurément pas un enfant de cœur. Ndiaga Dieye, 39 ans, a passé près de l’essentiel de sa vie d’adulte derrière les barreaux. Ayant eu affaire à la justice plus de vingtaine de fois, il fait son premier « séjour » en prison dès l’âge de 17 ans. En 2009, Ndiaga Dieye a 30 ans et a déjà 17 condamnations au compteur. Il est de nouveau impliqué dans une affaire judiciaire : celle de la mort d’un toxicomane (très probable overdose) le soir du réveillon. Il sera condamné à 4 ans de prison dont un avec sursis. En 2013, il séquestre un couple de retraités à leur domicile et quitte l’endroit avec une centaine d’euros et le véhicule du couple malheureux. Comme lors des évènements de La Chapelle-sur-Erdre, il emboutit le véhicule dans sa fuite et continue à pieds. Il sera condamné et incarcéré pendant 8 ans pour ces faits à la maison d’arrêt de Nantes et n’en ressort qu’au mois de mars 2021.

Radicalisé ?

Dans une interview à La Croix, son ex-avocat, Me Vincent de La Morandière, fait part de son incompréhension. Il estime que le parcours de Ndiaga Dieye est symptomatique du manque de détection, de prise en charge et du suivi psychologique des détenus, ainsi que des ex-détenus.

« Pendant les cinq années où je l’ai défendu, entre 2010 et 2015, personne n’a jamais évoqué de schizophrénie. Cet homme est passé vingt fois d’affilée devant le juge pénal, notamment en cour d’assises. Comment expliquer que la justice n’ait jamais véritablement pris le temps de se pencher sur sa personnalité ? Voilà ce qu’on a raté. »

Alors que tout pointe vers l’exemple type de ce que produit chez un individu malade une vie d’enfermement, médias et personnalités politiques s’entendent à mettre en avant la religiosité du Ndiaga Dieye. C’est le cas du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, qui lors de la conférence de presse du 28 mai évoque en premier la radicalisation, puis ensuite la schizophrénie



Gérald Darmanin évoque une pratique de l’Islam « rigoriste ». Ndiaga Dieye fait donc preuve de rigueur, d’intransigeance, dans sa pratique de l’Islam. On peut donc estimer que dans la bouche de Gérald Darmanin, ce rigorisme fait référence à une forme d’orthodoxie. Dans une interview le 11 fevrier 2021 à Valeurs Actuelles, Gérald Darmanin avait déjà une définition bien large du rigorisme.


« Ce qui est islamiste, pour répondre à votre question, c’est de distinguer en toutes choses de la vie le halal et le haram, c’est-à-dire l’autorisé et l’interdit […] si le halal s’immisce dans tous les pans de la société et qu’à chaque fois vous devez vous retourner vers une doxa religieuse pour savoir ce qui est licite ou non, alors vous entrez dans l’islamisme. »

Le ministre de l’Intérieur estime donc que si vous êtes musulman et que vivez et faites des choix en fonction de votre croyance, vous êtes un islamiste. Pour le ministre de l’Intérieur, trop pratiquer l’Islam est un signe de radicalisation qui peut mener vers la violence plutôt qu’à davantage de quiétude. D’ailleurs reprenons une expression bien ancrée dans le langage courant pour désigner un musulman lambda, bien intégré socialement : un musulman modéré. Visiblement, l’Islam est à consommer avec modération. On se souvient des déclarations du prédécesseur de Gérald Darmanin en octobre 2019, lorsque devant la commission des lois du Parlement, il indiquait sans sourcilier que la radicalisation pouvait être repérée par « une pratique religieuse rigoriste, particulièrement exacerbée en période de ramadan [...] le port de la barbe […] une pratique régulière ou ostentatoire de la prière rituelle ». Au vu des critères sélectionnés par la place Beauvau, on peut légitimement craindre que la France compte en ses rangs des centaines de milliers d’islamistes en puissance.


Lorsque Ndiaga Dieye a été signalé pour radicalisation en 2016 au Fichier de traitement des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT), ce fut en prison. La raison de ce signalement suit en tout point les recommandations du ministère de l’Intérieur. Les surveillants pénitentiaires ont remarqué que Ndiaga Dieye a commencé à observer l’ensemble des prières du culte musulman et à user d’un « vocabulaire propre aux personnes radicalisées ». Autrement dit, si vous ne pratiquez pas les rites islamiques en entrant en prison mais que vous vous mettez à les observer pendant, vous pouvez être quasiment certain d’être signalé pour cela. Rassurant.

Me Vincent de La Morandière :

« C’est quelqu’un qui cherchait une réponse à son mal-être, à son sentiment d’injustice dans l’expression d’une foi et d’une prière »

Beaucoup sont ceux qui ont préféré mettre en avant l’islamisme plutôt que la schizophrénie dans le cas de Ndiaga Dieye. À commencer par François de Rugy dont on ignore encore s'il a remboursé le homard, qui estime qu’on doit légiférer afin de protéger les forces de l’ordre. Des lois, des lois, encore des lois.


Jean Messiha évoque un « tueur islamique » et fait son beurre habituel sur le dos des victimes afin d'engranger de nouveaux followers.


Pour cet eurodéputé RN, c’est l’Islam qui est en cause


Évidemment, c’est la même chose du coté de Jordan Bardella


Du coté des médias…


Le Figaro qualifie Ndiaga Dieye de « radicalisé » et non de schizophrène


Ouest-France préfère mettre en avant sa radicalisation


Chez Jean-Marc Morandini, exit la schizophrénie qui fait peu de clics


Et ainsi de suite. Soit les titres mettent en équivalence radicalisation et schizophrénie (en plaçant le terme radicalisé avant le terme schizophrène), soit ils omettent la schizophrénie.

Ndiaga Dieye, le résultat d’une absence de politique d’insertion et de réinsertion


Les derniers gouvernements successifs n’ont jamais eu de politique ambitieuse pour endiguer le crime et la délinquance. On traite les conséquences mais jamais les causes. Traiter les causes équivaudrait à cesser le libéralisme économique et la mise à mort de l’État social qui ont pour résultat les ghettos, le trafic de drogue, la délinquance, le décrochage et l’échec scolaire etc.


Un exemple assez significatif nous avait été offert par notre ancien Premier ministre - et futur maire de Vladivostok avec un peu de chance - Manuel Valls. Près de 2 semaines après les attentats de 2015 ayant endeuillés la France, Manuel Valls déclare devant le Sénat qu’il en a « assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé ». Le 9 janvier 2016, il ajoute : « Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. » Entre ces deux déclarations, Thierry Mandon, secrétaire d’État chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche, commande un rapport à Alain Fuchs, alors président du CNRS. Ce rapport de 70 pages nommé « Recherches sur les radicalisations, les formes de violence qui en résultent et la manière dont les sociétés les préviennent et s’en protègent » propose des analyses et des suggestions sur le fait terroriste, les facteurs socio-économiques qui poussent vers la radicalisation, la politique française au Proche-Orient etc. Ce rapport rendu en 2016, signifiait clairement l’opposition de Thierry Mandon aux propos de Manuel Valls.


En effet, l’idéologie libérale à en horreur la sociologie qui tend à mettre en lumière les déterminismes et les mécanismes de domination. Le philosophe Alain Badiou disait au sujet de ces propos de Manuel Valls : « De toute évidence, les pouvoirs ont intérêt à bloquer la chose dans son caractère incompréhensible. » C’est bien le message que nous adressent nos politiques : de l’émotion, pas de la réflexion. Car si l’on en revient au cas de Ndiaga Dieye et que l’on questionne son parcours, alors tout un tas de question dérangeantes émergent à leur tour. À peine sorti de cette peine de 8 longues années, Ndiaga Dieye a commis cette folie à La Chapelle-sur-Erdre : a t-il été fait un bilan psychiatrique poussé avant sa sortie ? Il n’y a quasiment aucun suivi psychiatrique dans les prisons françaises alors que 1/4 des incarcérés présentent des troubles psychiatriques, pourquoi ? Comment se fait-il qu’un pays comme la France dispose de prison dans un état de délabrement si sordide et si indigne de la condition humaine que les personnes incarcérées en ressortent la plupart du temps moins sociables qu’en y pénétrant ? (la France a été condamnée à 17 reprises par la Cour européenne des droits de l’homme à ce sujet) Comment se fait-il que 63 % des personnes libérées de prison y retournent dans les 5 ans? Pourquoi aucun bilan ni mesures face à cet échec terrible qu'est la récidive ? Et on pourrait continuer comme ça longtemps.



Cette volonté de ne pas affronter la complexité de certaines réalités au profit de l’explication simpliste qu’est l’islamisme, Damien Abad le Président du groupe parlementaire Les Républicains la partage aussi : « Il faut éviter de psychiatriser le terrorisme, certainement il y avait des troubles psychiatriques mais aussi des éléments de radicalisation et c’est aussi et avant tout là-dessus qu’il faut agir ». Pour Jordan Bardella, n°2 du Rassemblement National, c'est toujours la même rengaine : « Quand vous êtes étranger et fiché S vous devez être renvoyé chez vous […] pour les autres, il faut réhabiliter l’article d’intelligence avec l’ennemi qui permettrait d’engager des procédures de justice contre des gens dont on sait qu’ils ont un lien avec l’idéologie islamiste ». Tout le monde est d’accord : il faut soigner les malades mentaux avec plus de peines de prisons. Il va de soit que si l’on avait appliqué cette politique auparavant, jamais Ndiaga Dieye n’aurait tenté de s’autodétruire en ouvrant le feu contre des gendarmes. Évidemment.

Peu importe que son ex-avocat témoigne « avoir vu une dégradation psychologique au fur et à mesure des incarcérations », circulez il n’y a rien à voir. Le système ne fonctionne pas? C'est parce qu'il n'est pas assez dur, pas assez répressif. Il ne l'est jamais assez.

On finit cet article avec la perle qu’est cette tribune de la filloniste Barbara Lefebvre. La chroniqueuse aux Grandes Gueules est enseignante mais aussi politologue, sociologue, épidémiologiste, virologue, climatologue, biologiste et surtout islamologue (liste non exhaustive bien sur. On ne peut réduire Barbara Lefebvre à si peu de savoir).


« La fréquente rencontre fatale entre islam rigoriste et état psychotique devrait interroger au lieu d'être escamotée dans les débats en prétextant que toutes les idéologies fanatiques enrôlent les fous pour devenir les exécutants. C'est historiquement faux. L'attention ne devrait-elle pas se focaliser sur le premier facteur (l'idéologie islamiste) et non le second (la maladie mentale)? En effet, davantage que tout autre fanatisme religieux, la rhétorique islamiste semble favoriser chez certains esprits fragiles une attraction accélérant le délire qui va conduire à la violence sur autrui, figure du kouffar ou du sheitan. Il semble que, de nos jours, les «fous de Dieu» soient davantage des «fous d'Allah» que des fous de Moïse, de Jésus ou de Bouddha. »

Pour Barbara Lefebvre, la rhétorique islamiste renforcent considérablement d’éventuels troubles psychiatriques latents. L’islamisme – qui est en réalité l’Islam tout court pour beaucoup – est vu ici comme une pathologie.


« On nous a martelé toute la journée de vendredi que "l'auteur des faits" était un "Français né en France" avant même que son identité ne soit dévoilée par la presse écrite. Comme s'il fallait, par avance, déminer quelque chose. Quel était le but de cette répétition sinon repousser encore le débat sur le lien entre immigration musulmane et violence terroriste? […] Il semble un peu facile de mettre cet échec sur le dos de la société française, à savoir l'école de la République, les services sociaux, la justice, le système pénitentiaire, la médecine psychiatrique (institutions dont on soulignera au passage l'état de délabrement en termes de moyens, globalement méprisés par les élites libérales depuis quarante ans). Ndiaga Dieye a basculé très tôt dans la délinquance et la violence, dès l'adolescence. Or avant d'être un élève en difficulté, un dealer, un braqueur, un détenu, un malade, il a été l'enfant de quelqu'un. Il a grandi dans un certain milieu familial, porteur d'un certain vécu culturel et religieux, qui mériterait d'être scrupuleusement exploré pour comprendre sa dérive fatale. »

L’essayiste met en avant certains arguments sociaux et sociétaux pour mieux les balayer d’un revers de main au profit de la raison ultime de son passage à l'acte : sa socialisation primaire, plus particulièrement celle se déroulant au sein du foyer familial, plus particulièrement ce qui a attrait au culturel et au cultuel.


« On a insisté sur la schizophrénie de l'auteur des faits, mais personne n'a pris la peine de souligner la prévalence de la schizophrénie dans les populations immigrées (suite au trauma de l'exil, suite à la confrontation culturelle avec une nouvelle société qui peut fragiliser un individu déjà instable)… »

Là un argument assez étonnant puisque quelques lignes auparavant, Barbara Lefebvre indique elle-même que Ndiaga Dieye est français, né en France (à Saint-Nazaire plus précisément). Pourquoi alors évoquer un trauma lié à un exil ou un choc de culture ?

Bref, Barbara Lefebvre a au moins le mérite d’être drôle contrairement à Jordan Bardella.


294 vues0 commentaire